LE
PROCÈS du courtier en énergie Enron ne s'instruit pas seulement à
Houston (Texas), mais partout dans le monde, à travers colloques et
séminaires, où économistes, spécialistes de la finance, de la
comptabilité ou encore de l'énergie s'efforcent de comprendre
comment une faillite de cette ampleur - la plus grande de l'histoire
des Etats-Unis - a pu se produire, sans que personne la voie venir.
A l'occasion d'un séminaire organisé par le Centre français sur les
Etats-Unis de l'Institut français des relations internationales
(IFRI), deux Américains ont apporté un témoignage sur cette affaire.
Le premier, John Olson, analyste financier, vice-président et
directeur de la recherche du courtier texan Sanders Morris Harris, a
longuement évoqué ses relations, en tant qu'analyste, avec les
dirigeants d'Enron. Il est l'un des rares analystes à s'être montré
critique sur la stratégie menée par Kenneth Lay à la tête du
courtier en énergie, y compris pendant la période où Enron était
perçue comme une des plus grandes "success
stories"américaines. Agacé par cette position critique,
M. Lay a alerté les dirigeants de Sanders Morris Harris, leur
signalant, le 18 juin 2001 : "Depuis dix ans, John
Olson se trompe sur Enron. Il est toujours dans l'erreur. Au moins,
il est cohérent." Une tentative pour faire pression sur l'un de
ses rares détracteurs ? Sans doute : "M. Lay
voulait que tous les analystes fassent des recommandations d'achat
sur son titre. Enron dépensait chaque année beaucoup d'argent en
commissions payées à des banques d'investissement et leur disait
clairement qu'il ne ferait plus affaire avec elles si leurs
analystes n'étaient pas positifs. Les banquiers d'affaires
rentraient voir leurs analystes à New York et leur laissaient le
choix suivant : "Si vous êtes positif sur Enron, nous nous en
souviendrons au moment de l'attribution des bonus. Sinon, vous
feriez mieux de quitter la maison"", explique M. Olson. A
l'appui de ses propos, l'analyste explique qu'il a lui-même
travaillé pour plusieurs banques d'affaires de Wall Street :
Goldman Sachs, Drexel (qui a fait faillite) First Boston (devenue
Crédit suisse First Boston) ou Merrill Lynch, et qu'il a quitté les
deux dernières, "ne supportant plus la pression des banquiers
d'affaires".
"L'AVIDITÉ EST UNE BONNE CHOSE"
Michael Granoff, professeur de comptabilité à l'université du
Texas, à Austin, n'est guère plus tendre avec les banquiers, les
auditeurs et les comptables. "Il faut deux ans aux régulateurs
pour établir une règle comptable, il faut deux heures aux banquiers
d'affaires pour trouver comment la contourner", constate-t-il,
évoquant les "special purpose entities", ces sociétés
financières ad hoc autorisées par les règles dont Enron a fait un
usage détourné pour dissimuler sa dette. Quant aux auditeurs, il
regrette leur dérive : "Il y a trente ans, lorsqu'ils
venaient à l'université pour présenter leur profession aux
étudiants, ils parlaient de leur rôle au service des investisseurs,
comme garants d'une information transparente. Il y a quelques
années, chacun a commencé à vanter les mérites de sa firme. Puis ils
ont parlé aux étudiants de parts de marché, de profitabilité et de
revenus des associés... J'ai même entendu le responsable d'un des
big five (les cinq plus grands cabinets d'audit mondiaux)dire
aux étudiants à deux reprises, sans la moindre ironie : "Greed
is good."" Littéralement : "L'avidité est une bonne chose",
la devise de Gordon Gekko, le raider caricatural du film Wall
Street, joué par Michael Douglas.
Pour ces deux observateurs, l'affaire Enron n'est donc pas tant
un problème de normes comptables ou de manque de perspicacité des
instances de contrôle - "Même si la SEC -le gendarme des
marchés américains- avait mieux contrôlé Enron, elle n'aurait
sans doute rien pu voir, les sociétés financières ad hoc étant bien
cachées", estime M. Granof - mais une question d'éthique.
"De bien et de mal", affirme même M. Granof. Pour
M. Olson, Enron a eu avant tout un problème de
"culture" : "La plus grande crainte des dirigeants
d'Enron était d'avoir l'air bête, d'admettre une erreur. (...)
Je ne sais pas pourquoi ils voulaient à ce point être si riches",
explique-t-il. "Si la stupidité était un chef d'inculpation,
c'est pour cela qu'ils devraient être condamnés",
affirme-t-il.
Sophie Fay