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LE MONDE | 20.05.02 | 15h49
Quand critiquer Enron était politiquement incorrect
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Entreprises

LE PROCÈS du courtier en énergie Enron ne s'instruit pas seulement à Houston (Texas), mais partout dans le monde, à travers colloques et séminaires, où économistes, spécialistes de la finance, de la comptabilité ou encore de l'énergie s'efforcent de comprendre comment une faillite de cette ampleur - la plus grande de l'histoire des Etats-Unis - a pu se produire, sans que personne la voie venir. A l'occasion d'un séminaire organisé par le Centre français sur les Etats-Unis de l'Institut français des relations internationales (IFRI), deux Américains ont apporté un témoignage sur cette affaire.

Le premier, John Olson, analyste financier, vice-président et directeur de la recherche du courtier texan Sanders Morris Harris, a longuement évoqué ses relations, en tant qu'analyste, avec les dirigeants d'Enron. Il est l'un des rares analystes à s'être montré critique sur la stratégie menée par Kenneth Lay à la tête du courtier en énergie, y compris pendant la période où Enron était perçue comme une des plus grandes "success stories"américaines. Agacé par cette position critique, M. Lay a alerté les dirigeants de Sanders Morris Harris, leur signalant, le 18 juin 2001 : "Depuis dix ans, John Olson se trompe sur Enron. Il est toujours dans l'erreur. Au moins, il est cohérent." Une tentative pour faire pression sur l'un de ses rares détracteurs ? Sans doute : "M. Lay voulait que tous les analystes fassent des recommandations d'achat sur son titre. Enron dépensait chaque année beaucoup d'argent en commissions payées à des banques d'investissement et leur disait clairement qu'il ne ferait plus affaire avec elles si leurs analystes n'étaient pas positifs. Les banquiers d'affaires rentraient voir leurs analystes à New York et leur laissaient le choix suivant : "Si vous êtes positif sur Enron, nous nous en souviendrons au moment de l'attribution des bonus. Sinon, vous feriez mieux de quitter la maison"", explique M. Olson. A l'appui de ses propos, l'analyste explique qu'il a lui-même travaillé pour plusieurs banques d'affaires de Wall Street : Goldman Sachs, Drexel (qui a fait faillite) First Boston (devenue Crédit suisse First Boston) ou Merrill Lynch, et qu'il a quitté les deux dernières, "ne supportant plus la pression des banquiers d'affaires".

"L'AVIDITÉ EST UNE BONNE CHOSE"

Michael Granoff, professeur de comptabilité à l'université du Texas, à Austin, n'est guère plus tendre avec les banquiers, les auditeurs et les comptables. "Il faut deux ans aux régulateurs pour établir une règle comptable, il faut deux heures aux banquiers d'affaires pour trouver comment la contourner", constate-t-il, évoquant les "special purpose entities", ces sociétés financières ad hoc autorisées par les règles dont Enron a fait un usage détourné pour dissimuler sa dette. Quant aux auditeurs, il regrette leur dérive : "Il y a trente ans, lorsqu'ils venaient à l'université pour présenter leur profession aux étudiants, ils parlaient de leur rôle au service des investisseurs, comme garants d'une information transparente. Il y a quelques années, chacun a commencé à vanter les mérites de sa firme. Puis ils ont parlé aux étudiants de parts de marché, de profitabilité et de revenus des associés... J'ai même entendu le responsable d'un des big five (les cinq plus grands cabinets d'audit mondiaux)dire aux étudiants à deux reprises, sans la moindre ironie : "Greed is good."" Littéralement : "L'avidité est une bonne chose", la devise de Gordon Gekko, le raider caricatural du film Wall Street, joué par Michael Douglas.

Pour ces deux observateurs, l'affaire Enron n'est donc pas tant un problème de normes comptables ou de manque de perspicacité des instances de contrôle - "Même si la SEC -le gendarme des marchés américains- avait mieux contrôlé Enron, elle n'aurait sans doute rien pu voir, les sociétés financières ad hoc étant bien cachées", estime M. Granof - mais une question d'éthique. "De bien et de mal", affirme même M. Granof. Pour M. Olson, Enron a eu avant tout un problème de "culture" : "La plus grande crainte des dirigeants d'Enron était d'avoir l'air bête, d'admettre une erreur. (...) Je ne sais pas pourquoi ils voulaient à ce point être si riches", explique-t-il. "Si la stupidité était un chef d'inculpation, c'est pour cela qu'ils devraient être condamnés", affirme-t-il.

Sophie Fay

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.05.02
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